Toutes les illustrations de cette page sont extraites de l'ouvrage «Algérie - Soyez les bienvenus!», reproduites ici avec l'aimable autorisation des auteurs.

 

Entretien avec Claire et Reno Marca

Dessin de Reno Marca: plat traditionnel

Dimanche 26 octobre 2008, dix heures. Un chaud soleil d’arrière-saison baigne Albertville, illuminant les tentes blanches du Grand Bivouac. Elle arrive la première. Reno, qui termine une dédicace illustrée de leur dernier livre, la rejoint quelques minutes plus tard.

Claire et Reno Marca. Une lyonnaise, un breton. Des dizaines de milliers de kilomètres parcourus, toujours par les moyens locaux, à travers le monde. Des milliers de rencontres. Des milliers de dessins aussi, ces aquarelles à la fois fraîches et fouillées qui attirent invariablement l’oeil du public se pressant, nombreux, dans l’espace librairie. Et trois somptueux carnets de voyage à leur actif, salués par une presse unanime.

Rien de tapageur dans leur apparence. Ils sont tout à la fois discrets et déterminés, comme habités d’une grande force intérieure. Et d’une extrême gentillesse. Des voyageurs, de ceux dont on se ferait volontiers des amis.

PA: Comment l’aventure a-t-elle commencé ?

C: En fait, nous avions envie de voyager plus que tout autre chose. L’envie d’aller voir par soi-même comment les gens vivent ailleurs, et qui sont ces gens, avant d’emprunter le chemin d’une vie trop bien balisée.

R: Nous nous sommes rencontrés à l’école [Claire et Reno sont tous deux titulaires d’un diplôme en architecture intérieure, NdlR], et nous avons rapidement compris que cette envie, que nous portions tous les deux, allait pouvoir se réaliser grâce à notre rencontre. Peut-être aussi parce que nous nous étions rendu compte que la carrière que nous avions envisagée s’annonçait nettement moins « extatique » que nous l’avions imaginée.

PA: Aviez-vous déjà voyagé avant de vous rencontrer?

R: Moi, non. Enfin... uniquement avec mes parents!

C: Oui, en particulier en Mauritanie, où j’avais de la famille. Mes parents m’avaient déjà transmis le goût de bouger, en m’emmenant chaque année visiter une capitale européenne. Ensuite, ça a été les expériences centrafricaine et indienne.

Dessin de Reno Marca: la course de la gazelle

PA: A ce propos... Aller travailler bénévolement pour les missionnaires de la Charité, en Inde... Etait-ce la foi qui t’animait?

C: Pas réellement. En fait, j’avais envie de partir et j’ai pensé aux O.N.G. Mais je me suis rapidement rendue compte que celles-ci recrutent aujourd’hui sur des compétences techniques précises, que je ne possédais pas. L’Ordre de la Charité, en contrepartie, ne demandait que du temps, de la disponibilité. A Bangui, il se trouve que j’avais des amis qui s’occupaient de la maternité. C’est comme ça que je me suis retrouvée à coudre des housses de matelas...

PA: Concrètement, comment montez-vous vos voyages ? Bénéficiez-vous de sponsors?

R: Non, pas du tout. Nous tenons à conserver notre complète indépendance.

C: Pour notre premier voyage [trois années sur les routes d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, via le Pacifique...], nous nous sommes entièrement autofinancés. J’ai eu la chance, juste après mes études, de trouver du travail dans une boîte de production télé qui se trouvait... dans la rue que nous habitions! J’y ai travaillé deux ans pendant que Reno se lançait dans l’illustration.

R: Nous avons économisé sou à sou, nous refusant les sorties, les week-ends avec les copains... Tout l’argent gagné était mis de côté pour le seul but qui nous tenait réellement à coeur: le voyage.

PA: Pensiez-vous déjà, avant de partir, sortir un livre consacré à vos pérégrinations?

R: Non. Même si j’ai toujours eu l’ambition de vivre de mes dessins, ce n’était pas programmé. On n’y croyait pas trop... D’ailleurs, pour les voyages suivants, nous n’avons pas non plus bénéficié d’avance de notre éditeur.

C: Nous voulons rester entièrement libres de nos projets. Aujourd’hui, nous arrivons à vivre tous les deux de nos voyages.

PA: Et pour la préparation technique ? Vous documentez-vous beaucoup avant de partir?

C: En fait, pas tellement. Nous procédons plutôt à un «débroussaillage». Et puis des cartes au mur, bien sûr... qu’on regarde pour rêver! Nous ne voulons surtout pas «tout savoir» avant de partir!

Par contre, il y a plutôt un gros travail de vérification des informations après le voyage, au moment de la rédaction du livre. Nous en assumons entièrement la subjectivité, mais dans le même temps, nous nous sentons responsables d’un devoir de transmission, au coeur du projet éditorial. C’est une quantité énorme d’informations à assimiler!

Dessin de Reno Marca: le ksour de Taghit

R: Nos voyages se construisent autour d’une trame assez lâche. Des noms de lieu qui résonnent d’une manière particulière... Le trajet n’est pas prévu dans ses moindres détails. Nous laissons la porte ouverte aux rencontres, aux aléas, aux hasards de la route. Ce qui compte, c’est la rencontre, les gens, les relations humaines. Nos seuls impératifs: éviter l’avion autant que possible - nous sommes très attachés au voyage par la route et la mer - et commencer par l’Afrique, pour une immersion immédiate. Après, le voyage se construit aussi en fonction de nos économies... Il ne s’agit pas d’un «défi» ou d’un «exploit»: nous nous sommes toujours laissés la possibilité de rentrer au cas où nous en aurions eu marre! On ne peut pas tout voir, de toute façon.

C: De plus en plus, nous sommes attirés par les pays qui ont mauvaise presse. Pour nous, il est très important de témoigner de la réalité de ces pays, de dire que, derrière les clichés régulièrement ressassés par les médias, il y a des hommes, des femmes, qui méritent d’être écoutés et connus!

R: Sans être des têtes brûlées non plus, hein! On ne va pas aller demain en Afghanistan juste pour dire «vous voyez, on y était»!

C: Pour en revenir aux préparatifs... La vraie difficulté, c’est de fixer une date de départ. Il y a toujours un peu cette appréhension, ce questionnement sur nos motivations. La peur peut-être de perdre, de passer à côté de quelque chose...

R: ...et puis quand on revient trois ans plus tard et qu’on voit où en sont les uns et les autres, on se dit qu’on n’a pas perdu grand chose! Mais je me souviens effectivement de ce moment où nous avons rendu les clés de notre appartement, les bagages entassés dans la R5 que nous allions revendre... C’est un sentiment de liberté un peu vertigineux... On se retrouve déjà touristes dans notre propre ville... C’est à la fois jouissif et flippant!

PA: Et durant le voyage, comment procédez-vous pour collecter le matériel textuel et iconographique de vos livres?

R: Je dessine sur place le plus possible. C’est le bon côté de l’aquarelle, qui nécessite finalement peu de matériel. La mise en couleurs se fait plutôt le soir, à l’étape. L’aquarelle est parfois rehaussée d’encres vinyliques ou acryliques, pour le rendu de certaines couleurs. Les dessins sont exécutés dans des carnets, et protégés par des feuilles de papier cristal ; le tout comprimé le plus fortement possible, afin d’éviter que les frottements dus au voyage ne les altèrent.

Dessin de Reno Marca: personnage à mobylette

PA: Mais si je prends par exemple ce délicieux croquis du personnage à mobylette... Tu n’a pas le temps de le réaliser sur le vif?

R: Non, bien sûr. Je travaille aussi énormément d’après photos. Certains puristes me l’ont reproché... La photo est à la fois utilisée comme matériau du livre, et comme support pour les dessins - par exemple, pour les portraits. C’est d’ailleurs le paradoxe de ma méthode de travail: à la simplicité du matériel de base vient se surajouter un équipement très sophistiqué... mais encombrant et fragile!

PA: Et côté texte ?

C: De plus en plus, mon temps est consacré à essayer de comprendre. C’est quoi? Où on est? Comment vit-on ici? Lors des rencontres, je me sers d’un enregistreur, afin de disposer par la suite d’une source fiable. J’enregistre des histoires. Le texte est rédigé au retour. Il nécessite d’ailleurs de nombreuses lectures complémentaires. Je le construis de manière chronologique, en essayant de «distiller» un peu de tous les composants du voyages.

Je n’ai jamais eu d’ambitions littéraires à proprement parler, même si j’ai toujours eu des facilités à écrire. Il y a pour moi une véritable douleur de l’écriture, liée au flot des émotions intimes que la phrase fait ressurgir et que je m’efforce de retranscrire. Nous effectuons toujours le travail de relecture à deux, et Reno apporte ses propres ressentis...

Ce qui me guide, c’est la recherche d’une certaine simplicité. Nous refusons absolument la « mise en scène » du voyage, et a fortiori de nos personnes. Encore une fois, je me sens davantage investie d’une mission de transmission, plutôt que de création. Nous sommes d’ailleurs très attachés à l’étiquette de «reportage», ou mieux encore: de récits illustrés.

PA: Pour terminer, quelques mots sur l’Algérie? Vous savez peut-être qu’il s’agit d’une destination qui tient particulièrement au coeur de Point-Afrique; vous venez d’y effectuer un long voyage et votre nouveau livre, «Algérie - Soyez les bienvenus!» sort le 6 novembre aux éditions Aubanel; votre présence ici, au Grand Bivouac, a suscité énormément d’intérêt parmi le public...

Dessin de Reno Marca: la gardienne de cimetière à Annaba

C: C’est véritablement un pays qui électrise, où la qualité des contacts humains est incroyable. En particulier, nous avons été stupéfaits de l’accueil réservé aux français. Un voyage particulièrement enrichissant, dont le livre essaye de rendre compte. Rien ne nous fait jamais plus plaisir que de rencontrer, à l’occasion de pareilles manifestations, quelqu’un qui nous dit: «j’ai lu le livre, et j’y suis allé»!

PA: Que pensez-vous du débat qui oppose actuellement les partisans d’un nécessaire travail de mémoire - et à en croire Jean Ziegler, ils sont de plus en plus nombreux et déterminés - à ceux qui estiment qu’ «il est temps de tourner la page» et que «le passé, c’est le passé»?

C: C’est une question à laquelle il nous est difficile de répondre: nous ne pouvons nous baser que sur notre propre expérience, et les témoignages que les gens nous ont confiés. L’impression qui en ressort, c’est que si l’état algérien entretient effectivement le souvenir de la révolution - c’est l’expression utilisée -, la grande majorité des algériens souhaite aller de l’avant. Surtout après la décennie très douloureuse qu’ils viennent de traverser.

R: Les algériens eux-mêmes font preuve d’un grand sens de l’humour lorsqu’ils parlent de leur situation. Comme le disait l’un d’eux: «entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe, nous sommes vraiment mal assis!»

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C: Je crois que la meilleure chose que l’on puisse faire aujourd’hui pour les algériens, c’est de les écouter.

PA: Merci beaucoup, Claire et Reno... Et bons voyages!