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Timimoun, agglomération d’environ 100 000 habitants, est située au centre d’une région dénommée le Gourara, à 1300 km d’Oran, 600 km de Béchar et 380 km d’El Golea. La région est limitée au nord par le Grand Erg Occidental, imposant massif dunaire de 85 000 km2 (soit près de dix fois la Corse...) qui vient butter au pied de l’Atlas Saharien; à l’est par le plateau du Tademaït; au sud, elle se fond dans la région du Touat, souvent appelée la «rue des palmiers» en raison de son rôle de liaison entre le massif de l’Atlas et le Sahara central algérien; à l’ouest enfin, ses limites sont marquées par la chaîne de la Saoura, où coule l’oued éponyme. Couvrant une surface d’environ 65 500 km2, elle est située à une altitude moyenne de 280 m.
Du nord au sud, elle se constitue d’abord d’une hamada de calcaires silicifiés d’origine lacustre ou marine, se transformant progressivement en reg caillouteux et stérile, profondément entaillé en son centre par la dépression formée par la sebkha de Timimoun, cuvette au sol argileux et salé de près de 80 km de long sur une dizaine de large, orientée nord-est / sud-ouest, située 60 mètres plus bas que les plateaux environnants, et dont les abords concentrent la plupart des oasis - dont Timimoun, à son sud-ouest.
Il s’agit d’une région extrêmement aride, ne recevant guère plus de 11 mm de pluie par an en moyenne, mais où de violentes précipitations peuvent parfois fournir en quelques heures deux fois la moyenne annuelle... Ces épisodes pluvieux, lorsqu’ils ont lieu, provoquent l’écoulement temporaire des oueds (l’oued Saoura peut ainsi couler durant une quinzaine de jours sur près de quatre cents kilomètres). Mais le véritable réseau hydrographique est en fait souterrain, et se traduit par la présence de chotts, dayas et sebkhas, résultants de la remontée par capillarité des eaux souterraines aussitôt évaporées sous l’action conjuguée du soleil et du vent, et qui laissent un dépôt salin blanchâtre caractéristique. Plus en profondeur encore se situe l’énorme réserve baptisée du doux nom de «gisement aquifère du continental intercalaire», en référence à la constitution des terrains qui l’enclosent, constitués il y a 110 à 200 millions d’années.
Il est difficile de se faire une idée précise de l’histoire de la région, en raison de l’absence de sources écrites entre la période romaine et l’arrivée des Arabes. En raison aussi, peut-être, d’une certaine faiblesse des études consacrées au sujet: ainsi, il n’existe pas, à notre connaissance, de tentative de datation, voire seulement de classification raisonnée, des ksour...
Quoi qu’il en soit, les premières indications sont fournies par les auteurs latins, qui mentionnent le peuple des Gétules, pasteurs nomadisant à cheval (le dromadaire n’était pas encore arrivé...) et menant de redoutables razzia contre les établissements sédentaires du nord. Ils servirent à plusieurs reprises d’auxiliaires des armées romaines (notamment pendant les guerres puniques) et s’en virent récompensés par l’octroi de terres qui les poussa à la sédentarisation; mais on ignore en fait si les Anciens décrivaient par ce terme un véritable peuple, ou simplement un mode de vie spécifique aux régions pré-sahariennes.
La suite est plus floue. Ce qui est certain, c’est que le Gourara a longtemps servi de zone refuge pour des groupes humains fuyant les troubles politiques des régions situées plus au nord; ce qui est certain également, c’est que lors de la fondation des premières cités-états ibadistes (Tahert, au VIIIe siècle), la région est donnée comme occupée par les Zénètes, terme qui n’existe que dans les textes en langue arabe et dans lequel certains ont voulu voir une corruption de «Gétule». Ces Zénètes, ibadites ou sufrites, ont probablement coexisté avec des groupes de berbères judaïsés - peut-être assez superficiellement - par des juifs ayant fui les persécutions romaines, puis byzantines, en qui l’ont peut voir les fondateurs des premiers ighamuawen ou châteaux fortifiés. Ceux-ci, dans leur dimension de greniers collectifs fortifiés, tendent à indiquer un mode de vie semi-nomade, les produits d’une activité agricole devant être protégé des razzia nomades lors de périodes d’éloignement rendues nécessaires par la recherche de pâturages indispensables au cheptel.
A partir du XIIe siècle, le phénomène de migration vers le Gourara s’accélère. Il est le fait des tribus arabes, qui nomadisent d’abord dans le Meguiden, au sud de Timimoun (et qui mettront parfois jusqu’à cinq siècles avant de se sédentariser), mais aussi d’autres groupes zénètes du sud-est marocain.
Enfin, la dernière vague significative se produit au XVe siècle, et aboutira à la configuration humaine et sociale qui prévaut toujours aujourd’hui. Rappelons que cette période est pour l’Afrique du Nord une époque particulièrement trouble, où la menace chrétienne sur les côtes et les luttes pour le pouvoir central se doublent d’une chute relativement brutale du commerce transsaharien, en raison du développement concomitant des voies maritimes vers l’Afrique, initié par les nations européennes (le Portugal en particulier). Comme souvent en période de crise politique et sociale, se fait jour un mouvement de type prophétique qui tente d’apporter une réponse aux désordres séculiers par le biais d’une restauration de la morale et de la foi - de la religion. Ce mouvement, parfois qualifié de «maraboutique», s’incarne au Gourara sous les espèces du wali (le terme n’est évidemment pas à confondre avec son acception administrative actuelle), personnage dont la culture mystique approfondie, le charisme et l’aura (la fameuse baraka, dont sont supposés bénéficier ses descendants) déterminent la sainteté et, partant, la possibilité d’une recomposition sociale protégée de l’arbitraire du pouvoir central. Ces walis, dont le souvenir est toujours chaleureusement honoré lors des pèlerinages annuels, fondent souvent des écoles ou confréries (zaouïas) et leurs tombeaux, les fameuses qubas à la silhouette si particulière au Gourara (un cube dont les arrêtes se rejoignent au sommet, formant dôme) veillent toujours de manière bien visible sur les principaux ksour.
Cette recomposition socio-politique du Gourara, qui accélérera de manière volontariste le processus de sédentarisation en cours, fera néanmoins quelques victimes collatérales: en particulier, l’instauration d’un islam orthodoxe unifié provoquera la disparition, en tant que telles, des communautés berbères judaïsées, qui se convertiront ou s’exileront. L’ibadisme verra lui aussi son influence reculer, pour ne subsister que dans le Mzab. Et seule la tradition culturelle, toujours vivante, des oasis, témoigne encore de la complexité et de la diversité des origines.
Les ksour (pluriel du mot ksar, dérivant probablement du latin castrum, place fortifiée) sont sans doute l’un des emblèmes les plus connus de la région du Gourara, même si on les trouve en fait dans tout l’Atlas saharien. Leur présence, mystérieuse, nostalgique, émaille les flancs du grand Erg Occidental et les contrefort du plateau du Tademaït. Mais qu’est-ce qu’un ksar?
Le terme regroupe en fait trois entités distinctes, bien que complémentaires. Dans son acception la plus nucléaire, le mot désigne, de manière quelque peu réductrice, un château fortifié entouré de remparts et protégé par un glacis externe, abritant souvent des greniers collectifs. L’origine de ces structure à vocation défensive est mal connue: antéislamique certainement, mais peut-être même antérieure à l’occupation romaine de l’Afrique du Nord, voire protohistorique. Dans la langue berbère, elles portent le nom de agham (pluriel ighamuawen). Ces châteaux, dont les constructions successives se sont poursuivies au moins jusqu’au XVe siècle, en parallèle avec un mécanisme inverse d’obsolescence et d’abandon, regroupent généralement un lignage unique et ont pu faire l’objet de tractations commerciales entre différentes tribus.
Plus précisément, un ksar est en fait une entité économique, géographique et sociale, qui regroupe un habitat fortifié et son territoire - généralement des jardins dans une palmeraie, abritant traditionnellement quelques centaines d’habitants. Au sein de l’enceinte fortifiée, tout l’espace tend à être utilisé par les unités d’habitation, déployées le long d’un réseau ramifié de voirie, depuis la rue principale (conçue pour permettre le croisements de deux ânes) jusqu’à la ruelle puis aux impasses accessibles seulement aux hommes. Elle est généralement dotée d’au moins deux portes d’accès, au sud et à l’est, ouvrant sur les espaces publics. L’axe structurant de cet espace urbain est souvent la rue principale qui relie la mosquée à la casbah, sorte de résidence d’honneur fortifiée, dotée de tours d’angle, qui peut également servir de magasin collectif, de dépôt d’arme ou de prison.
L’organisation spatiale du territoire que forme le ksar tient compte de ses contraintes géomorphologiques, et plus spécifiquement hydriques. Ainsi, la partie habitée du ksar se situe-t-elle généralement en amont des déclivités naturelles, de manière à ce que les eaux usées des habitants puissent ensuite servir à l’irrigation des jardins. A l’inverse de l’agham, le ksar regroupe plusieurs familles, voire plusieurs ethnies. Il tire généralement son nom de la famille la plus influente, ou encore de la famille fondatrice. Sa présidence est assurée par un conseil des anciens (la jmâa), où figurent les membres les plus honorables et les plus respectés de la communauté (en ce sens, la jmâa joue plus un rôle de conseil et de guide que de chefferie stricto sensu). Des congrès réunissaient de manière régulière les conseils de différents ksour, ainsi que les chefs nomades.
Dans un troisième temps enfin, «ksar» désigne toponymiquement et par extension le regroupement de plusieurs ksour au sein d’une oasis (mot qui, curieusement, n’a pas d’équivalent dans la langue locale): on parlera ainsi du «ksar de Timimoun». Lorsque tout l’espace disponible est saturé, un nouveau ksar s’établit à distance, provoquant ce phénomène d’occupation insulaire de l’espace typique des régions sahariennes.
Autre réalisation emblématique du Gourara, les foggaras constituent une réponse extrêmement ingénieuse à l’éternel problème saharien, l’accès à l’eau. Sans que l’on puisse réduire toute l’histoire du peuplement de la région à leur seule présence, il est certain que cette technique a puissamment contribué à organiser la géographie humaine de l’endroit. En effet, si ses habitants successifs ont pu d’abord bénéficier dans la période préhistorique, d’un système lacustre puis de sources, l’aridification progressive du Sahara les a rapidement conduits à intervenir sur le milieu naturel pour assurer leur approvisionnement en la précieuse ressource. C’est ainsi qu’à l’instar de ce qui s’est pratiqué dans le Mzab voisin, des barrages ont été édifiés le long du lit des oueds pour retenir le plus possible les eaux d’écoulements (qui, rappelons-le, sont ponctuelles), barrages dont l’efficacité a été redoublée par un système de canaux à ciel ouvert (les cheggas). Cette dépendance se lit clairement dans le choix même des sites d’implantation des ksour anciens, très souvent installés au bord des oueds.
En même temps que les écoulements d’oueds se faisaient plus rares et problématiques, est arrivée, probablement originaire de l’Iran, la technique des foggaras. Le mot, qui provient d’une racine «fgar» signifiant littéralement «éventrer», désigne un procédé consistant à creuser, dans le flanc d’une déclivité, des tunnels de très faible pente, prolongés jusqu’à atteindre la couche aquifère souterraine. L’eau qui pénètre dans le tunnel par infiltration est ainsi conduite, parfois sur des dizaines de kilomètres, jusqu’à un bassin de résurgence à l’air libre, d’où un ingénieux système de «peigne» (kesria) la répartit dans les différents canaux destinés à alimenter les jardins. La largeur de l’espace séparant deux dents du peigne déterminant le débit délivré, elle fait l’objet de négociations au sein de la communauté, négociations arbitrées par le «maître des eaux» (Kiel el Ma) et parfois couchées par écrit. Pour faciliter l’entretien des tunnels de collecte, des puits d’accès verticaux sont creusés à intervalle réguliers, formant un paysage de petits tumuli qui signent la présence d’une foggara.
De nombreux points demeurent obscurs quant à cette technique tout à fait originale. En premier lieu, ses origines mêmes - il est possible qu’elle ait été découverte de manière fortuite, lors de creusement de tunnels à vocation minière. La date de leur adoption dans le Gourara n’est pas non plus certaine: si les plus anciennes foggaras semblent remonter au Xe siècle, les plus importantes d’entre elles semblent avoir été creusées à partir du XIIIe. Enfin, fait toujours débat leur mode même de creusement: travail volontaire de petites équipes sur un temps long (trois hommes pouvant être suffisants pour la tâche), ou travail servile présupposant une main d’oeuvre relativement abondante? La tradition locale les fait quant à elle remonter à l’intervention quasi-miraculeuse de saints hommes, les walis, dont l’établissement dans la région paraît cependant plus tardive...
Comme sa voisine Ghardaïa, mais avec son identité propre, Timimoun est particulièrement célèbre pour son architecture. Comme ksar, elle est très représentative de l’architecture oasienne saharienne; en outre, sa brève histoire coloniale l’a dotée de monuments tout à fait singuliers.
On retrouve dans les édifices formant la partie habitée traditionnelle du ksar de Timimoun, les techniques largement employées au Sahara. Les murs sont édifiés en briques de terre (toub), revêtus d’enduits d’argile dont la coloration particulière a donné son surnom à la localité (la «ville rouge»). Il faut noter que les ksour les plus anciens étaient quant à eux édifiés en pierre: raréfaction de la ressource, abandon d’une technique plus exigeante? Le toub est une brique de près de trente centimètres de long, ce qui permet de construire des murs suffisamment épais pour être porteurs, et garantit également une excellente isolation thermique, facteur non négligeable dans une région où les amplitudes sont fortes. La dalle de couverture est assise sur des poutres en bois de palmier - des troncs fendus en quatre - qui offrent d’excellentes qualités de torsion mais une piètre portance, limitant ainsi la largeur des pièces à environ deux mètres cinquante. Le plafond est réalisé en clayonnage de palmes noyé dans de l’argile tassée. Lorsque le besoin s’est fait sentir de disposer de pièces plus spacieuses - pour les salles d’apparat, par exemple -, on a alors eu recours aux techniques du pilier et de la voûte. Les pièces sont généralement polyvalentes, à l’exception du magasin, qui joue en rôle central dans l’économie domestique ; c’est d’ailleurs la seule pièce à être dotée d’une porte, avec l’entrée principale. Le sol est recouvert de sable.
A côté de cet habitat traditionnel et fort adapté à l’écosystème local (si l’on tient néanmoins compte des travaux de réfection indispensables après de fortes précipitations), Timimoun s’enorgueillit de deux réalisations tout à fait singulières, dues à M. Anthénour, officier de l’armée française, l’hôtel (aujourd’hui centre culturel) Oasis Rouge et la Porte du Soudan, qui a repris en cela une tradition ancienne d’échanges stylistiques et architecturaux avec le Soudan. On peut donc parler à leur propos d’architecture néo-soudanaise, qui marie avec un incontestable bonheur une base architecturale nigérienne avec une décoration murale - frises et évidements géométriques - d’inspiration berbère.
L’un des moments où s’exhale le mieux la foi profonde des habitants du Gourara et les traces du riche substrat culturel de la région, est sans conteste atteint lors du pèlerinage annuel du mawlid. Cette fête, dont la date, déterminée par le calendrier lunaire, commémore le septième jour anniversaire de la naissance du Prophète - métaphore de toute naissance - porte localement le nom de sbu (septaine). Elle se traduit par un pèlerinage de ksar en ksar dans tout le Gourara, partant de Tinerkouk (peut-être le premier lieu de sédentarisation des tribus arabes) pour aboutir à la zaouia de Sidi El Hadj Belkacem, à Timimoun. Chemin faisant, les qubas des walis sont passées à la chaux, comme pour évoquer une pureté recherchée ou retrouvée. Chaque ksar accueille pour une nuit le groupe de pèlerins, avant de se joindre à son tour à la procession le lendemain. L’accueil est spectaculaire: arrivé en fin de journée à proximité du ksar, les pèlerins, porteurs des étendards du saint wali protecteur de leur ksar, sont présentés aux notables et à la jmâa du lieu, avant de former cercle autour de tambourinaires (joueurs de târ) pour se lancer dans une scansion fervente des noms de Dieu et du Prophète. La scène se répète en plusieurs lieux autour du ksar, puis dans les rues, donnant parfois lieu à des simulacres de combat commémorant d’anciennes dissensions entre tribus, réglées par l’intercession d’un wali, et dont la thématique n’est pas sans évoquer la Sbiba de Djanet. La nuit est consacrée à la lecture du Coran (en particulier via la pratique de la salka, soit sa lecture intégrale) et aux chants hadra et ahallil. Ce dernier, dont le premier peut être considéré comme une variante, a beaucoup contribué au rayonnement culturel de Timimoun, à tel point qu’il a été classé au patrimoine mondial oral de l’humanité par l’UNESCO en 2005. Un groupe d’hommes se réunit en plein air et forme cercle, épaule contre épaule, autour d’un tambourinaire, d’un flûtiste (jouant de la tamja, flûte de roseau à six trous) et d’un chanteur. Au cours d’une longue séance qui n’est pas sans évoquer les transes africaines, le groupe reprend en choeur une mélopée où s’intriquent évocations du nom du Dieu, épopées historiques et événements relatifs à la communauté, en une sorte de catharsis qui constitue l’un des sommets du pèlerinage.
Le baroud (littéralement: la poudre - terme qui s’est acclimaté dans la langue française sous l’expression, quelque peu pléonastique, de «baroud d’honneur») est lui d’origine plus récente. Il s’agit d’une danse pratiquée en groupe, en cercle ou en file indienne, au son des tambours, chaque participant brandissant un fusil et scandant une succession de mots mêlant sacré et profane; au plus fort de l’excitation collective, les fusils sont déchargés simultanément, dans une synchronisation parfaite quand le baroud est réussi, sous les youyous et les acclamations des spectateurs. La «nuit du Manjour» - du nom de la rue où il se déroule - voit se tenir à Timimoun un baroud particulièrement spectaculaire, qui progresse de vingt mètres en vingt mètres durant une bonne partie de la nuit...
Crédit photo pour toutes les illustrations de cette page: Philippe Freund.