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Ghardaïa, au pays des génies

Environnement géophysique

Ghardaïa est située à 1200 km au nord de Tamanrasset et 630 km au sud d’Alger, dans la vallée du M’zab, que traverse l’oued du même nom. La région du M’zab est constituée d’un plateau calcaire d’une altitude moyenne de 400 m, qui s’est formé au crétacé. Elle se présente comme un vaste reg pierreux qu’entaille une dépression d’une dizaine de kilomètres de long creusée par l’oued, au sein de laquelle se niche la pentapole, ainsi invisible à quelque distance. La vallée a été occupée par l’homme depuis le néolithique, comme en atteste la vingtaine d’établissements, en majorité troglodytiques, recensés à ce jour - et encore fort mal connus. Aux portes du Sahara, elle jouit d’un climat relativement tempéré, l’automne et le printemps étant les saisons les plus agréables pour la visiter.

Ghardaïa est en fait l’une des cités d’un centre urbain qui en comprend cinq (d’où le terme de pentapole):

Carte de la pentapole

Toute la vallée, avec son inestimable patrimoine architectural et humain, a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1982.

Vue ancienne de Ghardaïa

Histoire et peuplement

La cité que nous connaissons actuellement fut fondée vers l’an mil par un groupe arabo-berbère professant l’ibadisme. Maîtres d’une bonne partie de l’Algérie actuelle du VIIIe au Xe siècle, les ibadites furent progressivement repoussés vers le sud, s’établissant successivement à Tiaret, puis Ouargla, et enfin El Atteuf. Jusqu’à l’époque contemporaine, les mozabites ont conservé une forte unité sociale, marquée seulement par l’établissement de liens organiques avec les nomades chaamba, qui se virent attribuer, par traité, la cité de Melika au début du XIVe siècle.

Remarquables architectes, commerçants avisés et cultivateurs ingénieux, ils édifièrent, en même temps que les villes de la pentapole, une société tout à fait originale. Leur lieu d’implantation, sur la route des caravanes du Soudan, leur permit de contrôler durant des siècles une bonne partie du commerce trans-saharien. Lors de la colonisation française, un accord fut signé en 1853, dénoncé seulement en 1882. Il n’est pas excessif de dire que le M’zab est l’une des rares régions du globe qui a connu pratiquement mille ans de paix...

Qu'est-ce que l'ibadisme?

L'ibadisme est l'une des composantes du kharidjisme, qui constitue, avec le sunnisme et le chiisme, les trois écoles de l'islam. Le kharidjisme est historiquement la plus ancienne, puisqu'elle surgit moins de cinquante ans après le décès du Prophète, à l'occasion de l'un de ces conflits de succession et de légitimité qui ont marqué les débuts de l'islam.

Après la mort du troisième calife, Uthman, un différend oppose Ali, cousin et gendre de Mahomet (celui-là même que les chiites vénèrent comme le premier Imam) et le gouverneur de Damas. La querelle tourne à l'affrontement militaire (la bataille de Nahrawan, 658); alors qu'il semblait avoir l'avantage, Ali accepte un arbitrage, qui tourne en sa défaveur et le contraint à abandonner toute prétention au titre. De cet épisode naît le mouvement kharidjite (littéralement "ceux qui sortent"), qui reproche à Ali d'avoir accepté cet arbitrage, et le lui fera payer de sa vie (il est assassiné en 661).

Le kharidjisme se transforme rapidement en une école, elle-même traversée par de nombreux courants de sensibilités passablement différentes: l'un de ces courants est l'ibadisme. Son nom dérive de celui de son fondateur, Abdullah ibn Ibad, même si c'est son successeur, Jabir ibn Zaid al Azdi, qui en fixe le corpus doctrinaire.

La doctrine ibadite

Marquée par les circonstances de sa naissance, celles des premiers temps de l'islam, on y retrouve fortement soulignés, une exigence morale rigoureuse, presque puritaine, et un sens de l'égalitarisme entre tous les hommes. Ainsi, comme le kharidjisme dont il est issu, l'ibadisme prône l'élection comme mode de désignation des responsables de la communauté, y compris le plus haut, le calife; cette élection doit se baser sur les seules qualités de compétence et de rigueur, à l'exclusion de toute considération ethnique, rituelle ou lignagère. Et le pouvoir reste sous contrôle communautaire, puisque tout dirigeant peut se voir révoqué en cas de manquement.

A ces traits fondamentaux, l’ibadisme - aujourd’hui réticent à se réclamer du kharidjisme - a ajouté son identité propre. Basée sur une collection spécifique de hadith (les dits du Prophète, tels que les rapporte la tradition) et un système légal original, le madhhab, elle se traduit par une trilogie dogme / rhétorique / travail et pratique étroitement intriquée, qui conduit les ibadites à considérer que la foi ne vaut que si elle est justifiée par les oeuvres et traduite en actes concrets. Un autre aspect original de cette école est son attachement profond à la non-violence, et l’extrême tolérance dont elle fait preuve à l’égard non seulement des autres courants de l’islam, mais aussi des autres appartenances religieuses. Ce mélange singulier d’extrême rigueur morale à l’intérieur de la communauté, et d’ouverture sur l’extérieur, explique sans doute pour bonne part la réussite historique et sociale dont témoigne encore aujourd’hui la vallée du M’zab.

L'implantation des ibadites dans le M'zab

Si l’expansion arabe vers l’ouest est très rapide, puisque Kairouan, la première ville qu’ils fondent dans l’ancienne Ifriquiya (grosso modo, la partie centrale du Maghreb contemporain) est édifiée en 670, il semble peu douteux que la pénétration de l’islam en terre berbère est liée dès l’origine aux mouvements kharidjite, et plus spécifiquement ibadite. En effet, les valeurs prônées par ce courant (égalitarisme, anti-autoritarisme) apparaissent en adéquation profonde avec celles de la culture berbère; d’autre part, sa position historique d’opposition au courant dominant de l’islam permet sans doute de canaliser la révolte toujours latente d’un peuple défait militairement. Quoi qu’il en soit, dès 755, la ville de Kairouan est disputée entre des factions kharidjite et ibadite, cette dernière prenant le dessus. Et, en 758, c’est un ibadite d’origine perse, Ibn Rustom, qui est nommé gouverneur de la cité. Quand la ville est reprise par les abbassides d’Egypte en 776, ce dernier s’enfuit et fonde le royaume de Tiaret. L’état rostémide (du nom de son fondateur) perdurera jusqu’en 909, date à laquelle il est détruit par d’autres groupes berbères. C’est pour les ibadites le début d’une longue descente vers le sud, vers Ouargla d’abord, à proximité de laquelle ils fondèrent la ville, aujourd’hui entièrement détruite, de Sédrata (dite «la magnifique»), qu’ils abandonneront en 1012 pour fonder Ghardaïa.

D’autres communautés ibadites existent de par le monde : à Djerba, en Tunisie, dans le nord-ouest de la Libye (djebel Nafoussa) mais aussi à Oman (où, installée depuis 686, elle représente la dynastie régnante) et au Yémen, ainsi qu’à Zanzibar.

Génie architectural du M’zab

Le Ksar Tafilelt

L’un des plus étonnants témoignages d’inventivité architecturale et de vitalité de la culture mozabite est sans nul doute fourni par le Ksar Tafilelt Tadjit à Ghardaïa.

Ce splendide lotissement est le fruit de la longue réflexion d’un homme hors du commun, le Docteur Ahmed Nouh. Rentré au pays, comme de nombreux mozabites, après une vie consacrée aux affaires, ce dernier s’est interrogé sur la possibilité de répondre à la pression démographique, très vive en Algérie, et aux besoins de logements qui en découlent. Conscient que la solution de facilité (construire dans les palmeraies) représentait une dégradation irréversible de l’environnement de la région chère à son coeur, il fonde l’association à but non lucratif AMIDOUL qui réalisera, en un peu moins d’une dizaine d’années, près de neuf cents logements dans un nouveau quartier surgi, ex nihilo, d’une colline de pierre.

Tout dans la démarche est ici exemplaire: que ce soit la beauté architecturale de cette réalisation, qui intègre astucieusement les éléments de l’architecture traditionnelle et les besoins contemporains, l’usage des matériaux locaux (pierre, chaux, plâtre) dans le cadre d’une réflexion pratique sur le développement durable et les considérations économiques de coût de revient, la réflexion sur la souhaitable mixité sociale et l’implication des équipes de maçons dans cette réalisation, le souhait de l’inscrire dans une démarche globale visant à transmettre un patrimoine culturel mozabite réactualisé, rien, semble-t-il, n’a été laissé au hasard...

Une rue du Ksour Tafilelt

Et les résultats sont là. Ils nous laissent admiratifs. Tout comme cette citation, extraite du site de l’association:

«Les bonnes volontés et l’esprit de sacrifice et d’entraide sociale existent partout : il suffit de les repérer et de les mettre en pratique».

De quoi méditer pour tous ceux qui pensent que seul l’intérêt et le goût du profit individuels peuvent gouverner une société...

Le beauté et l’harmonie profonde qui se dégagent de l’architecture de Ghardaïa est sans doute l’aspect qui frappe le plus immédiatement tout visiteur. Beauté des formes, tout en lignes courbes, presque organiques, sans rien de l’anguleuse aridité d’une certaine architecture occidentale; harmonie des couleurs, pastels de bleus, d’ocres et de blancs que le soleil de midi dissout presque dans la luminosité ambiante, et que le couchant avive de jaune-orangé. Douceur des matériaux, de ces enduits de plâtre à la fois frustes et solides, que la roche calcaire du M’zab fournit en abondance, avec la chaux nécessaire aux constructions. Beauté et harmonie d’une conception urbaine qui sait être fonctionnelle sans se réduire à l’utilitarisme, et qui atteint au sublime par la voie du dépouillement et du refus de l’ostentation, en accord par cela avec le tempérament de ses constructeurs...

Intelligence aussi de l’utilisation de l’espace, toute en ruelles sinueuses protégeant de l’ardeur estivale, où les murs des habitations sont percés de puits de lumière qui assurent à la fois l’éclairage naturel des habitations et, par leur savante disposition, l’intimité de leurs habitants. Et dont la disposition - chacune des cités de la pentapole est érigée sur une colline que coiffe la mosquée - rappelle subtilement les valeurs profondes de la société mozabite: rôle à la fois central et élevé de la rigueur morale enracinée dans la foi, puis, par cercles concentriques descendants, demeures des notables et des citoyens, avant de déboucher, là où la circonférence est maximale et l’accès le plus aisé, sur l’espace public réservé aux activités séculières (souks, marchés, ateliers, mais aussi hôtels) et aux contacts avec le monde, en un double axe qui va de l’intériorité à l’extériorité et du sacré au profane.

Faut-il rappeler que cet aspect du génie mozabite a fortement influencé de nombreux architectes à travers le monde (dont Le Corbusier, en particulier pour la chapelle de Ronchamp) et qu’elle a donné lieu à de nombreuses et très belles publications?

Génie de la terre

L’ingéniosité des mozabites est aussi particulièrement visible dans l’ingénierie hydraulique mise en oeuvre pour assurer un approvisionnement agricole (dattes, fruits, légumes et céréales) à partir des palmeraies. C’est une merveille d’intelligence et d’opiniâtreté, l’éclatante démonstration de ce qu’une communauté humaine peut tirer d’un environnement a priori peu favorable.

Car les conditions naturelles initiales sont sévères. Sans même parler de la rareté des terres, la pentapole, construite dans une région limitrophe du Sahara, fait face à une pluviométrie quasi nulle, exceptés d’imprévisibles orages. Pas de sources donc, et l’oued M’zab est lui-même un digne représentant des oueds sahariens, à sec la plupart du temps, noyé sous des crues impétueuses en cas d’orage. La seule alimentation en eau provient donc des puits - il en existe près de 3000 dans la vallée -, eux-même tributaires d’une nappe phréatique située à quelque quarante mètres de profondeur...

La première réponse apportée par les mozabites - il y a mille ans! - a consisté à mécaniser le puisage de l’eau. Cette technique repose en premier lieu sur l’utilisation de la traction animale, ânes ou dromadaires parcourant un plan incliné en un mouvement de va-et-vient, complétée par l’utilisation toute à fait originale d’un «dellou» (seau de puisage) ouvert également en son extrémité inférieure, et qu’un astucieux système de cordes maintient obstrué tant que qu’il n’a pas atteint la surface: à ce moment, la corde libère l’ouverture inférieure, et l’eau se déverse dans la rigole destinée à la recueillir!

Système d'irrigation de Ghardaïa

Mais les mozabites sont allés plus loin. A rien ne sert de disposer de puits, si ceux-ci sont à sec. Or, le régime de crues des oueds et ses inondations rapides, suivies d’un retrait tout aussi rapide de l’eau, n’est pas à même de permettre une recharge satisfaisante de la nappe phréatique. C’est ainsi que les habitants du M’zab ont développé un prodigieux système de barrages successifs en marge du lit de l’oued, permettant d’inonder littéralement les palmeraies le temps nécessaire à ce que l’eau s’infiltre en profondeur. Ces barrages - des levées de terre souvent maçonnées - peuvent atteindre des proportions impressionnantes, comme celui de Beni Izguen, qui s’étend sur quatre cents mètres de long et huit mètres de haut! Ce système est lui-même redoublé de tout un ingénieux réseaux de «seguias» (canaux), qu’alimente l’écoulement normal des eaux de l’oued, et qui se ramifie de manière à desservir chaque parcelle dans la palmeraie. On estime que grâce à cet appareillage hydraulique tout à fait remarquable, les surfaces d’infiltration de l’eau ont pu être multipliées par mille...

Génie politique et social des mozabites

Plus encore que par leur incomparable architecture, le génie des mozabites s’est traduit par l’élaboration d’une société tout à fait singulière, qui n’est pas sans rappeler - bien que très antérieure à lui - certains aspects du «socialisme utopique» de Fourier. C’est une société profondément égalitaire, en ce sens que ni la position sociale, ni la fortune, ne peuvent dispenser de l’accomplissement des tâches nécessaires à la vie de la collectivité, dont l’intérêt prime celui de l’individu. C’est également une société autonome et démocratique - au plein sens d’une démocratie de participation, et non de représentation -, qui a réfléchi librement aux institutions dont elle souhaitait se doter, et qui refuse toute forme de tyrannie - l’emprise d’un seul sur tous les autres (c’est d’ailleurs le seul cas où l’ibadisme considère le recours à la violence comme légitime). Fait remarquable en lui-même, elle se gouverne par deux conseils distincts, l’un politique (au sein duquel chaque lignage est représenté), l’autre religieux, séparant ainsi nettement, longtemps avant nos lois républicaines, les deux questionnements - même si le cheikh, dirigeant du conseil religieux, reste l’autorité suprême.

Et si, rigueur morale oblige, les activités des hommes et des femmes sont nettement séparées, la société mozabite sait également faire d’une grande tolérance à l’égard de l’étranger - dans la limite, évidemment, du nécessaire respect mutuel. C’est ainsi que jusqu’à l’indépendance, une forte colonie juive a vécu en parfaite symbiose avec les autres habitants du M’zab...

Lignages et ligues

L’un des aspects les plus créatifs de ce que l’on pourrait appeler «l’ingénierie sociale» des mozabites réside sans doute dans les croisement de deux institutions, le lignage et la ligue. Le premier, mode d’organisation sociétale que l’on retrouve un peu partout sur le globe, consiste en la réinterprétation culturelle d’une donnée biologique, la succession des générations à partir d’un ancêtre commun (homme ou femme). Réinterprétation, parce qu’il s’agit bien souvent d’une démarche sélective, qui choisit l’ancêtre fondateur - et rejette d’autres individus, appartenant pourtant eux aussi à la filiation, dans l’oubli. L’organisation lignagère est sans nulle doute ici un apport de l’héritage berbère. Le génie mozabite a consisté à croiser cette première institution - qui comporte le risque indéniable de rabattre le social sur le génétique - avec celle des ligues (saff). La ligue est un niveau hiérarchiquement supérieur d’organisation, qui regroupe, sur la base d’une participation librement consentie et à tout moment dénonçable, plusieurs lignages en fonction de leurs intérêts communs du moment. L’appartenance à une ligue se fait en dehors de toute considération ethnique ou religieuse, et institue ainsi un espace proprement social, dont la dynamique peut contrebalancer celle du lignage, sans pour autant la détruire.

Point-Afrique et Ghardaïa

On l’aura compris, Ghardaïa est une destination tout à fait originale pour Point-Afrique. Nous ne sommes pas dans le contexte de la destination saharienne «classique», et encore moins dans celui de nos escales africaines.

Ghardaïa c’est, plutôt qu’un site à grand spectacle, plutôt qu’une région ou tout serait à faire, un lieu de séjour et de découverte à la fois fragile et précieux. Une ambiance subtile, une harmonie envoûtante mais discrète, la clé d’une porte vers la beauté. Et un sacré sujet de réflexion, qu’il convient d’aborder avec patience et humilité, avec curiosité et discrétion, en laissant de côté les idées toutes faites et les clichés réducteurs. Peut-être tout simplement une manière de progresser avec d’autres hommes, sous d’autres cieux, sur un chemin intérieur qui, comme le désert, n’a pas de fin. C’est là le bonheur que nous vous souhaitons.